L’idée d’une ouverture sans limite semble séduire beaucoup de monde, mais pas Jaron Lanier. Nous avons déjà mentionné son nom dans un billet récent. Ce penseur original mérite largement que l’on s’intéresse à sа réflexion qui, au-delà de la question des limites, pose aussi le problème de la nature même de l’ouverture. Nous ne retiendrons pas contre lui le fait que sa critique du système soit à la fois radicale et non anticapitaliste.

Lanier n’hésite pas à remettre en question l’ordre digital établi, et ce non pas en tant qu’outsider, mais bien en tant qu’insider fin connaisseur du système qu’il déconstruit. Selon lui, ceux qui prêchent l’ouverture sont parfois les plus fermés : un paradoxe dont il faut bien rendre compte.

Le chapitre 11 de Vous n’êtes pas un gadget (2010) constitue une bonne introduction au style de sa pensée. Dans ce chapitre, l’auteur critique ce qu’il appelle la menace d’une architecture en « réseaux globaux plats » des communautés scientifique et technique. Il lui oppose « l’encapsulation hiérarchique » à l’œuvre dans l’évolution naturelle et dans la pensée humaine, notamment dans la recherche scientifique — un domaine où Lanier s’oppose au remplacement des journaux scientifiques par un esprit de ruche collectiviste (il parle de « maoïsme digital »).

Autrement dit : non aux orgies, oui aux membranes.

Sur quoi repose cette opposition? Elle repose sur une analogie très profonde entre systèmes cognitifs et systèmes vivants. De même que des hypothèses sont élaborées par les systèmes cognitifs, puis testées à travers un comportement, les systèmes vivants incarnent des questions posées à la nature par le processus de l’évolution. La fermeture est une condition de cohérence et de différenciation de ces questions. En termes épistémologiques : elle permet précisément de surmonter l’indétermination de l’expérience*. C’est bien tel individu, appartenant à telle espèce délimitée qui surmonte ou non la pression sélective d’un environnement donné, et non un magma d’échanges d’ADN sans frontières.

Lanier note que certains partisans de la biologie synthétique sont tentés d’abolir les frontières et les membranes pour pouvoir librement combiner les séquences d’ADN. Les tenants de cette approche proclament : « la fermeture, c’est mal! » — ils souhaitent retourner au « jardin d’Eden de l’open source biologique », et mettre en œuvre une vaste orgie de biologie synthétique.

L’auteur exprime un profond doute sur la valeur innovante et créative de ce qui sortirait de ce processus. Il soupçonne que l’équivalent d’Apple inventant l’iPhone s’est déjà produit au moment où la vie est apparue sur Terre. Il pense que les orgies sont moins compétitives que les membranes parce qu’elles empêchent de réaliser des modifications incrémentales à l’abri du chaos ambiant. La fermeture partielle procurée par les membranes est la clé du caractère local, ciblé et créateur de l’évolution naturelle. L’ouverture sans limite est synonyme d’une perte de créativité que Lanier, quittant le plan biologique, voit s’étendre dans de nombreux domaines du monde digital, à commencer par Wikipedia. L’éloge laniérien de la membrane peut aussi se lire comme une célébration d’une certaine modalité récursive de l’ouverture, d’une certaine manière de s’ouvrir qui maximise la créativité et le sens. Transposée dans le domaine de l’organisation des entreprises, cette modalité renvoie à la distinction entre les entreprises qui savent se transformer tout en conservant intact le fil conducteur de leur raison d’être, et celles qui le perdent.

 

* Ce point est analogue à celui évoqué ailleurs dans le cadre de la pensée de Popper : la réfutation d’une théorie par l’expérience contient une indétermination logique, puisqu’une large classe de révisions serait compatible avec la cohérence logique. L’expérience ne suffit pas pour localiser l’erreur. Avec le vivant, c’est la même chose : ce sont les frontières entre individus et espèces qui localisent le processus de sélection naturelle.

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