Assurer l’innovation, innover sans risque : une fausse bonne idée

Voir la lettre ouverte de Stéphane Gasser dans le blog suivant :
http://mediationtechnique.blogspot.fr/2013/01/lettre-ouverte-au-ministre-du.html

Stéphane Gasser fait d’abord dans sa lettre ouverte le constat, hélas bien réel, que le taux d’innovation dans le tissu industriel français est en déficit par rapport à nos compétiteurs proches. Il propose ensuite un remède : que l’état peaufine une assurance qui protégerait les innovateurs contre les risques d’échec. Il en existe déjà une forme : les prêts non remboursables en cas d’échec technique, mais la couverture devrait, selon Stéphane Gasser, s’étendre à l’échec commercial.

Notons d’abord que cette discussion est bien hexagonale et je ne peux pas imaginer un seul instant un débat de cette nature se tenant dans les couloirs du CES (Consumer Electronic Show). Pourtant, la semaine dernière, c’était bien là, à Las Vegas, que l’innovation bouillonnait. Cet appel à la protection de l’Etat nous entraîne dans un vieux débat franco-français enraciné dans de bien mauvaises habitudes. En effet, depuis des lustres, la puissance publique a déjà joué les promoteurs-assureurs pour un grand pan de l’innovation hexagonale avec de grands projets dont le financement (donc le risque) a été porté par l’état. Cela a donné le France, le Concorde, Superphénix, le Minitel, le Plan Calcul et Bull, le TGV, le monorail Bertin, et j’en passe… Tous ces projets n’ont pas apporté un grand répit dans le déclin compétitif de la France (malgré bien des cocoricos bravaches).

Je voudrais ici émettre une opinion contradictoire à celle de Stéphane Gasser. Elle est fondée sur une observation têtue : « éliminez son risque et vous tuez l’innovation ».

En matière d’innovation, le risque est incontournable. L’excellence en matière d’innovation n’est ni l’art de prendre des risques, ni l’art de passer ce risque à quelqu’un d’autre, c’est l’art de gérer ce risque par une conduite de projet tendue et clairvoyante. Il faut scruter la route et réagir très vite avant que la machine à innover ne s’alourdisse et s’emballe. Il faut infléchir et réorienter à l’estime, anticiper les obstacles. Au moindre doute il faut vérifier et revérifier un paramètre qui se révèle critique, et toujours être prêt à lâcher illico un projet quand on vient de réaliser que sa probabilité de succès est écornée ou que son marché potentiel s’annonce maigrelet. Car le grand art de l’innovateur, c’est de protéger ses ressources et de les garder pour ses projets les plus fertiles. C’est là un style de conduite de projet très pointu, sur le fil du rasoir, et constamment à l’écoute du marché, de la compétition, des derniers résultats sortis du labo.

Fournir une douillette assurance au pilote d’un projet d’innovation, c’est prendre le risque qu’il perde la mesure des enjeux, en particulier ce besoin permanent de deviner dans le brouillard du futur si la création de valeur reste bien une issue crédible pour le projet. Les gens du Capital-Risque savent bien que le pilote du projet est seul capable de prévoir et d’anticiper. Leur confiance tient dans l’habileté et la clairvoyance de ce pilote. Je ne pense pas qu’ils s’embarqueraient dans un projet dont on a soigneusement raboté le risque, pas plus que des passagers aimeraient monter dans un avion s’ils voient le pilote enfiler un parachute.

C’est vrai que l’innovation en France manque de capital. L’activité en Capital-Risque est globale et la France n’est pas attirante pour elle. Est-ce par manque d’une assurance gouvernementale? Certainement pas, car ces capitaux vont chercher l’aventure ailleurs, là où le parapluie de l’état est moins omniprésent. Globalement la raison principale c’est que la France n’a pas assez de bons pilotes. Cette race d’homme ne vient pas spontanément, elle se forme dans un contexte favorable, dominé par l’esprit d’entreprise et l’appréciation positive des prises de risque calculées. Une belle contribution que la société française pourrait faire pour promouvoir l’innovation serait de ne pas rendre l’échec quasi-mortel (au sens de la carrière). Car celui qui tente un projet d’innovation (un coup risqué par essence) mérite bien plus de respect de tous, même s’il échoue, que le petit malin qui reste bien au chaud derrière sa protection sociale. Il faudrait pour cela placer plus haut dans la hiérarchie des valeurs l’esprit d’entreprise plutôt que l’esprit de revendication. C’est un changement profond de culture. On sait que le pouvoir et les médias sont ceux qui façonnent la culture, mais les changements se font sur quelques générations. Hélas, qui s’en soucie … quand on sait que les priorités sont les échéances électorales?

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Illustration sous licence Creative Commons disponible ici.

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