(Français) Les organisations ouvertes, héritières de Popper?

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Il est difficile pour un système de s’adapter aux transformations de son environnement, ou d’améliorer sa propre organisation interne, sans la capacité de changer de direction. Cette capacité est au cœur de l’idée de société ouverte développée par Karl Popper dans La Société ouverte et ses ennemis. Dans ce livre, Popper oppose deux types de sociétés : les sociétés fermées, autoritaires voire totalitaires, et les sociétés ouvertes, démocratiques à différents degrés. Les premières se lancent dans des projets de transformation totale de l’homme par l’État. Les secondes pratiquent l’ingénierie sociale avec retenue, petit à petit. En quoi réside, selon Popper, la supériorité des secondes sur les premières?

Karl Popper est connu dans le monde scientifique pour son idée épistémologique centrale selon laquelle une théorie est scientifique dans la mesure où elle se prête au jeu de la réfutation par l’expérience. Cette conception poppérienne de la science invite à tirer un maximum d’implications d’une hypothèse, dans l’espoir d’y trouver des propositions testables. Une théorie dépourvue d’implications testables ne relève, selon Popper, pas de la science.

Cette conception jouit d’une certaine popularité, même si elle ne fournit pas d’indication sur l’origine des théories. Par ailleurs, le critère poppérien ne donne pas d’indice sur la manière dont les réfutations expérimentales affectent les théories : comme le firent remarquer bon nombre de penseurs inspirés par les travaux de Duhem, l’infirmation expérimentale ne permet pas, à elle seule, de déterminer quelle partie de la théorie incriminée par l’expérience est fausse. Il revenait à des disciples de Popper tels Lakatos de développer des réponses à ces interrogations.

Il y a un lien profond entre la critique épistémologique et la critique politique chez Popper. En effet, la raison pour laquelle il juge les systèmes ouverts, notamment ceux basés sur la démocratie, supérieurs aux systèmes fermés, c’est que leur capacité à corriger leur propre direction est supérieure. En effet, ces systèmes permettent un changement des élites politiques avec un minimum de violence. Ainsi selon Popper, l’avantage de la démocratie ne réside pas dans le fait que le vote majoritaire tendrait toujours vers la vérité, mais bien dans la possibilité qu’elle se garantit de rectifier les erreurs issues de votes majoritaires antérieurs, là où des systèmes totalitaires s’avèrent incapables de faire marche arrière, étant prisonniers des idéologies portées par leurs autocrates.

Mais, pourrait-on objecter, n’est-il pas possible qu’une idéologie soit vraie? N’est-il pas possible qu’un autocrate se mette au service de la vérité? N’est-il pas vrai que les institutions démocratiques, en soumettant les décisions politiques aux cycles électoraux, rendent difficile l’intégration des problèmes de long terme dans la sphère du politique? Ou encore, argument classique : qu’importe la possibilité périodique de modifier son choix, si c’est pour toujours se tromper différemment?

Pour renforcer l’argument de Popper, une dernière idée est nécessaire : l’idée de l’imprévisibilité de l’avenir et donc d’absence de sens de l’histoire. C’est cette idée, développée dans Misère de l’historicisme, qui contredit en profondeur tout primat de l’idéologie en politique, et qui du même coup donne un fondement épistémologique à la supériorité de la forme de gouvernement démocratique. Contre le prophétisme de l’idéologie et ses transformations totales, la méthode scientifique des changements tâtonnants.

Certains en tireront l’idée que le sens de l’histoire, c’est la société ouverte, démocratique et libérale elle-même. D’autres jugeront insuffisante la démonstration de Popper, attirant l’attention sur le fait que dans une démocratie, la lutte pour le pouvoir et sa conservation ne disparaît pas, qu’au contraire elle tend à créer des dépendances ou des clientèles qui, à terme, permettent à une élite de combiner maintien au pouvoir et performances mauvaises, voire dysfonctionnements graves et durables. Enfin, un dernier groupe verra dans la tendance au clientélisme et au capitalisme de connivence une maladie de la démocratie qui n’en invalide cependant pas le principe, à la manière d’un Charles Gave qui, en bon disciple de Popper, propose dans son dernier livre, Sire, surtout ne faites rien! treize règles de fonctionnement pour une société ouverte. Une proposition qui a le mérite d’expliciter les voies par lesquelles une société ouverte malade peut espérer se rétablir, et d’apporter des éléments de réponse à une question cruciale : quand commence-t-on à glisser, parfois presque imperceptiblement, vers un totalitarisme d’allure démocratique?

En soi, la capacité à rectifier le cap reste fondamentale pour tout système, y compris dans le monde des entreprises. Cette ouverture critique fait partie des critères qu’il n’est pas possible d’ignorer quand il s’agit d’évaluer une forme de gouvernance ancienne ou nouvelle. Une question pertinente serait donc la suivante : dans quelle mesure les organisations nouvelles organisent-elles mieux leur capacité à changer d’orientation? Dans quelle mesure sont-elles capables de se diviser elles-mêmes en sous-systèmes ouverts et fluides dans leurs recombinaisons? Et dans quelle mesure cette capacité à s’excentrer apporte-t-elle un gain de performance?

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